ABC > Lettre : H > Mot : HESSE Hermann > Rubrique : Oh les nuages, les beaux nuages! - Peter Camenzind
HESSE Hermann

Hermann HESSE
écrivain germano-suisse
Calw (Allemagne) 2 juillet 1877 - Montagnola (Suisse) 9 août 1962

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  "Qu'on me montre dans le vaste monde un homme qui connaisse mieux les nuages et qui les aime mieux que moi! Ou bien qu'on me montre dans la nature quelque chose qui soit plus beau que les nuages! Ils sont un jouet, une consolation pour nos yeux, ils sont une bénédiction, un présent de Dieu, ils sont sa colère et sa puissance dévastatrice. Ils sont tendres, doux et paisibles comme les âmes des nouveau-nés ; ils sont beaux, riches et généreux comme de bons anges ; ils sont sobres, inéluctables et sans pitié comme les messagers de la mort. Ils planent en minces trainées d'argent, ils voguent en souriant, blancs avec une bordure d'or, ils s'arrêtent et se reposent, jaunes, rouges et bleuâtres. Ils se faufilent, sinistres et lents comme des meurtriers, ils filent en trombe et piquent vers le sol comme des cavaliers en furie, ils restent suspendus, tristes et rêveurs, dans la pâle lumière des hauteurs, comme de mélancoliques solitaires. Ils ont la forme d'îles bienheureuses et d'anges apportant des bénédictions ; ils ressemblent à des mains menaçantes, à des voiles qui flottent, à des grues émigrantes. Ils planent entre le ciel de Dieu et la pauvre terre comme de beaux symboles de toutes les aspirations humaines, participant de l'un et de l'autre - rêves de la terre dans lesquels elle serre contre le ciel immaculé son âme souillée, eternel symbole de tout cheminement, de toute quête, de tout désir, de toute nostalgie. Et comme ils sont suspendus entre ciel et terre, incertains, chargés de désir ou de violence, entre le temps et l'eternité.
   Oh! les nuages, les beaux nuages! qui planent sans trêve! Je n'étais qu'un enfant ingénu et je les aimais, je les contemplais sans savoir que je devais, moi aussi, m'en alter à travers la vie comme un nuage - de-ci de-la, partout étranger, planant entre le temps et l'éternité. Depuis mon enfance ils sont pour moi de chers amis et des frères. Je ne saurais traverser la rue sans que nous échangions des signes d'amitié, sans que nous nous adressions un salut et restions un moment à nous regarder les yeux dans les yeux. Je n'ai pas oublié non plus ce que j'ai appris d'eux alors, leurs formes, leurs couleurs, leurs trajets, leurs jeux, leurs rondes, leurs danses, et leurs repos et leurs étranges histoires terrestres et celestes tout ensemble."

in Peter Camenzind (1904)

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