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Éloge

Petit éloge des nuages

2026
Éditions Les Pérégrines
ISBN : 1025207068

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"Le ciel qu’ont tant scruté les paysans, les peintres, les poètes et les marins, est un langage à part entière, mais il parle mille dialectes. Des grains bretons aux nuées alpines, la cohorte des nuages nous invite à ralentir, à lever les yeux, à prêter attention et à prendre soin de la beauté fragile du monde."

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Les nuages ne cherchent pas à être vu, ni à rester. Ils n'ont rien à dire, rien à vendre, rien à prouver. Ils apparaissent, se déplacent, se déforment, disparaissent. Regarder les nuages, ce n'est pas regarder un spectacle. C’est se confronter à une temporalité flottante, étrangère aux logiques d'usage. Le nuage ne se donne pas immédiatement. Il ne raconte rien. Il ne délivre aucun message. Il est, simplement. Et dans ce « simplement » il y a déjà un monde. Ce que les nuages réintroduisent, c'est l'idée même de forme non finalisée. Ils nous forcent à lâcher prise. À accepter qu'une image puisse ne rien contenir, ne rien résoudre, ne rien offrir d'autre qu'un déplacement de regard."

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"Ce qui demeure face à ces phénomènes, météorologiques ou humains, c'est la part de mystère. Celui des nuages, du ciel, des disparitions - mais aussi du visible lui-même, de ce qui existe sans que l'on sache comment. Cette part échappe à la mesure comme à la raison. Elle ne demande pas d'être percée, seulement d'être approchée avec délicatesse. C'est ici que la pensée du philosophe Vladimir Jankélévitch peut éclairer notre regard. Son œuvre entière cherche à dire ce qui ne peut se dire, à toucher ce presque-rien qui fait que le monde tient encore debout. Le je-ne-sais-quoi dont il parle n'est pas une faiblesse du savoir, ni un défaut d’explication : c'est au contraire le lieu même de la présence. Ce qu'il nomme le mystère n'est pas une énigme, mais une manière d'habiter l'existence, en consentant à ce qu'elle nous échappe toujours un peu. Sa parole s'aventure dans les confins que les philosophes délaissent habituellement ; elle explore les marges de la pensée, les zones d'ombre et de passage, l'évanescent, l'entre-deux. C'est là, dans ces parages incertains, qu'on pressent qu'un frémissement à peine plus consistant qu'un passage de nuages peut faire surgir une vérité. Jankélévitch se méfiait des systèmes et des certitudes closes. À la manière de Bergson, il défendait une intelligence fluide, intuitive, qui épouse le mouvement du réel au lieu de le figer. Ses mots ont la modestie du doute. Le mystère, pour lui, est l'expérience même du vivant : il se glisse dans le tremblement d'un sourire, dans la nuance d'une phrase. Il ne s'agit pas de comprendre « ce que c'est », mais de sentir « que cela est ». Car le monde ne commence pas par des définitions, mais par un étonnement. 
Cette pensée rejoint l'expérience des nuages. Eux aussi incarnent ce presque-rien : visibles et insaisissables, présents et déjà en fuite, précis et indéterminés. Leur beauté vient de leur fragilité même, de ce qu'ils se défont sous nos yeux au moment où nous les regardons. Face à un nuage lenticulaire, au serpent de Maloja ou à la brume qui efface un corps, nous éprouvons cela : le monde existe, mais d'une existence fragile, passagère, presque immatérielle. Et c'est ce presque-rien qui nous bouleverse." 

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Virginie TROUSSIER
écrivaine, journaliste et chroniqueuse française
Bourgoin-Jallieu 27 octobre 1985

 

 

 

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